Friday, December 03, 2004

Notre agent à La Havane #2

Toute une époque : l'âge d'or où on croyait encore pouvoir inculquer un minimum de connaissances scientifiques aux sales gosses à travers des chansons. C'est une source de samples idéale, c'est aussi des minutes de bonheur stupide, et il y a vraiment de quoi se marrer, c'est la page Science Songs.

Et pendant ce temps-là : grâce au NME, vous allez enfin pouvoir briller en société par votre connaissance du rock indé actuellement à la mode, sans avoir à ouvrir les Inrocks, télécharger les albums sur Soulseek ou même vraiment à avoir écouter plus d'un morceau de ce ramassis d'absence de talent et d'incompétence musicale qui fait l'actualité !

Wednesday, December 01, 2004

Les aventures du maniaque #2

Le mot du jour pour commencer est "hypnagogique", as in "État hypnagogique" : État de demi-sommeil précédant l'endormissement, au cours duquel les idées se manifestent sous forme d'images visuelles.
Je me doutais bien que je n'étais pas le seul à vivre ça dans certaines circonstances (musique répétitive, fatigue, alcool, réunions...) mais je suis content que ça ait un nom et qu'il soit rigolo. En plus ça me permettra de briller en société avec autre chose qu'épanadiplose ou stercoraire.

Dans la même catégorie d'ailleurs : découvert le très beau et très mystérieux "hectique", qui peut signifier à la fois "continu" et "fiévreux", deux définitions a priori opposées mais réunies par la médecine : "Qualifie les fièvres persistantes avec de grandes oscillations de la température."
On note aussi l'existence d'une école dite éclectique ou hectique : " 2° Secte de médecins fondée par Agathinus, disciple du médecin Athénée, dite aussi hectique, parce qu'elle s'attachait à certains principes, et épisynthétique, parce qu'elle ajoutait ensemble différents principes. De notre temps, doctrine des médecins éclectiques."

Un dernier pour la route : le dalinien "trémulant" qui apporte une nuance musicale (le trémolo) au bon vieux tremblant.

Pendant ce temps, de l'autre côté de la Manche, nos correspondants nous informent que "towards" et "toward" sont deux orthographes valables, "towards" étant plus précis puisque "toward", plus poétique, a également valeur comme adjectif.

La vie est belle.

The Fall - There's a ghost in my house

Ce n’est peut-être pas le titre ultime de The Fall, mais en tout cas ça y ressemble à s’y méprendre : rythmique quasi-dansante, gimmick censé jouer les fantômes en fond, la voix de Mark E Smith évoquant toujours autant du papier de verre, et cette espèce de non-refrain, c’est simple, avec le break à 1 :30 on pourrait presque avoir l’impression d’un single pop, ils se permettent même de laisser tourner ensuite les compteurs jusqu’à la fin, avec Mark E Smith continuant à marmonner dans sa barbe cette histoire curieusement classique et tendre d’homme hanté par son amour disparu… il y a même une superbe ligne : Thought my heart knows you're gone / My mind keeps rolling on.

Le groupe préféré de John Peel s’arrêtera bien un jour, et j’avoue que ça me fera mal : j’ai une vraie faiblesse pour cette tête à claques de Mark E Smith, cette discographie qui ressemble parfois à une collection de fonds de poubelles – et ce très grand groupe de scène.

Ernst Haeckel - Art forms in nature

Catégorie bouquins passionnants : il y a encore peu, le Musée d'Orsay, dans la logique d'une collection faisant la part belle à l'Art Nouveau, présentait une mini expo autour de la Main aux algues et aux coquillages de Gallé, chef d'oeuvre splendide et malsain proposant une fusion inédite entre éléments humains et organismes marins, le genre de choses qu'on est plus habitué à voir du côté de Dunwich.




Et mettait en exergue l'influence sur Gallé de Haeckel, qui consacra l'essentiel de sa vie à parcourir le monde crayon en mai pour en saisir dans ses plus infimes détails la complexité et la richesse, avec toujours en tête, une fascination pour les formes géométriques et les symétries, cherchant à ressortir la beauté en particulier dans les méduses et autres oursins.







Du coup, acheté le bouquin, qui présente de luxueuses reproductions des 100 planches originales, précédées de deux introductions passionnantes, la première replace Haeckel dans son époque et souligne son impact sur l'Art Nouveau, la seconde permet de poser plein de questions sur l'idée de beauté.


Theo Parrish - Never gonna let u go (Theo Parrish re-edit)

J’ai découvert récemment qu’il existait, dans le monde merveilleux du remix, une intéressante variété : l’edit, fabriqué par des gens n’ayant pas accès aux bandes originales (donc uniquement à la version du commerce) et spécialement destiné aux pistes – traditionnellement fabriqué par un DJ souhaitant s’offrir une version sur mesure d’un hit sur dubplate.

Là où ça devient passionnant, c’est que certains en ont fait une spécialité ; à cet égard, le maître est peut-être Theo Parrish, grand nom house à Detroit, qui en est au volume 6 ou 7 de sa série d’Ugly Edits. Évidemment, la qualité technique laisse à désirer à cause du matériel de base, et aussi par parti pris de sa part (c’est un peu sa signature…), mais la qualité artistique est impeccable – ainsi le premier volume contient un edit du « Never gonna let u go » de Made In The USA qui semble ne pas vouloir en finir, variant à l’infini les possibilités de combinaisons entre le riff de cuivres, le sample vocal et la rythmique, créant une sorte d’hydre musicale aux têtes multiples, à la fois répétitive et ultra-prévisible, et insaisissable.

Au quatrième top, il sera...

C'est encore un peu tôt mais c'est déjà bouclé pour 2004 : après je n'ai plus qu'à ranger mon bureau et faire mes cartes de voeux professionnelles.

Top 10 albums, donc :
JL Murat & Jennifer Charles - Bird on a poire (la pop dans ce qu'elle peut avoir de plus charmant, mélodique ... et amer)
Blonde Redhead - Misery is a butterfly (ça c'est du rock ! oubliez les "the")
Electralane - The power out (un peu bordélique, mais que de bonheur dès qu'on a dépassé les superbes "The valleys" et "On parade")
Arnaud Fleurent-Didier - Portrait du jeune homme en artiste (la variété française comme on aimerait qu'elle fasse la couverture de Télérama)
Alfred Deller - Portrait of a legend (Harmonia Mundi nous sort une rétrospective en 4 CDs pas chers de l'une des plus grandes voix du siècle, qu'il s'agisse de la poésie elisabéthaine, du répertoire religieux ou de Purcell il fait merveille)
Probot - Probot (ze gros album de rock qui tache. Le mot juste, ici, c'est "jouissif")
Pink Martini - Hang on little tomato (easy listening tellement parfait qu'il en devient inévitable)
Black Devil Disco Club - Timing, Forget The Timing (2004 aura été le retour de la disco, ce maxi est tellement parfait et moderne qu'on en vient à subodorer une bonne blague des sales gosses de Rephlex...)
Two Lone Swordsmen - From The Double Gone Chapel (Weatherall et Tenniswood dans leurs oeuvres. Ces types sont des génies)
MIA & Diplo - Piracy funds international terrorism (quand l'un des DJs les plus doués rencontre la star montante et impossible à arrêter en Grande-Bretagne, ça nous vaut des samples tellement gros qu'il va falloir des lois contre ça à l'avenir, un petit ratage sur Sunshower et l'inévitable Galang)

Close call : une grosse vingtaine de disques qui auraient bien pu arriver dans le Top 10. Si j'avais eu plus de temps pour les écouter. S'ils avaient été légèrement meilleurs. S'il n'y avait pas déjà 10 autres disques dans le Top 10.

Morgan Geist - Unclassics mix
Aerosmith - Honkin' on bobo
Vive La Fete - Nuit Blanche (Surprise) [UK Release 2004]
Einstürzende Neubauten - Perpetuum Mobil (Mute)
Cocorosie - La Maison De Mon Reve (Touch & Go)
Frog Pocket - Moon Mountain Of The Fords (Benbecula) EP
Paul Kalkbrenner - Self (Bpitch Control)
Superpitcher - Here Comes Love (Kompakt)
Kenny Larkin - The Narcissist (Peacefrog)
Fennesz - Venice (Touch)
Devendra Banhart - Rejoicing In The Hands (Young God) [US Import]
Fila Brazillia - The Life and Times of Phoebus Brumal (23)
The Durutti Column - Tempus Fugit (Kooky)
Morrissey - You are the Quarry (Sanctuary)
Motorhead - Inferno (SPV)
DAT Politics - Go Pets Go (Chicks On Speed)
Sex In Dallas - Around The War (Kitty Yo)
Clinic - Winchester Cathedral (Domino)
Nick Cave & the Bad Seeds - Abattoir Blues / The Lyre of Orpheus (Mute)
Interpol - Antics (Domino)
Milanese - 1 Up (Warp)
Solex - The Laughing Stock Of Indie Rock (Arena Rock) [US Import]
Annie - Anniemal (679)
Clogs - Stick Music (Talitres) [Now available at Boomkat]

Essentiellement compilé à partir de cette fort jolie liste :
http://www.geocities.com/altmartinuk/2004q1.html
http://www.geocities.com/altmartinuk/2004q2.html
http://www.geocities.com/altmartinuk/2004q3.html
http://www.geocities.com/altmartinuk/2004q4.html

Venetian Snares - Einstein-Rosen Bridge

C’est pour ça qu’on les aime, Venetian Snares : au milieu d’une production pléthorique mettant souvent en valeur leur absence de « contrôle qualité », le mineur courageux tombe parfois sur de vraies gemmes, telles que ces deux pistes folles qui parviennent à mélanger adroitement le bruit sale, bancal et syncopé caractéristique de la mouvance drill’n bass dont ils sont issus, avec des couplets totalement pops et stupides, une jolie galerie de bruits dont on se demande où ils vont les pêcher, et même quelques samples échappés d’une époque aujourd’hui oubliée, celle du jazz-fusion des années 70. Bilan des courses : un single génial et totalement addictif. En face B, la version dub (comprenez, light), évoque évidemment le morceau original, mais parfaitement en creux, et remplace les couplets idiots par une convaincante imitation de crooner 30’s chantant, très logiquement, sur l’absence et de manque. Du coup, la troisième version est presque de trop, et n'apporte pas grand-chose à l'ensemble.
Un gros casse-tête chinois fascinant quel que soit l’angle sous lequel on l’examine…

There is H.O.P.E. in America after all

Le concept de HOPE est brillant : vous arrivez au magasin avec un CD d'Ashley Simpson ou Paris Hilton, vous repartez avec du Brian Wilson ou du Elvis Costello - enfin, des gens qui chantent vraiment. Les implications légérement fascisantes du système me gênent un peu, mais il faut reconnaître que c'est tellement drôle...

David Shrigley

Artiste polyvalent et habitant à Glasgow, se complaît dans un non-style graphique particulièrement moche et absolument idéal pour ses curieuses rêveries malsaines et nonsensiques, à leur meilleur dans ses petits bouquins, et dignes des grands du limerick noir - à découvrir en ligne.

Jarboe - Red EP

Femme de Michael Gira et moitié des Swans, Jarboe se distingue surtout par un chant dépouillé, des orchestrations minimales, du coup c'est assez amusant de la voir jouer à Garbage (ou Curve pour les plus anciens), cris de fureur déchaînée, grosses guitares en furie, électronique folle venant rajouter son grain de sel. La version originale, brutale, énorme boule d'agressivité juste un peu trop foutraque pour passer sur la FM, reste moins impressionnante que les remixes, les deux remixes les plus notables étant le Hex et le Trance, référençant plus des rituels magiques qu'un monde techno, le premier riche en bizarretés musicales, grosses guitares reléguées dans un arrière-plan éthéré, repères perdus de vue, tandis que le second s'offre une dose de guitares heavy supplémentaires - à chaque fois des versions dont la longueur (7-10 minutes) est mise à profit pour transformer le morceau en trajet et en épuiser les variations.

Tuesday, November 30, 2004

Emily Dickinson - "There is a zone whose even years"

Encore un fort beau poëme :

There is a Zone whose even Years
No Solstice interrupt—
Whose Sun constructs perpetual Noon
Whose perfect Seasons wait—

Whose Summer set in Summer, till
The Centuries of June
And Centuries of August cease
And Consciousness—is Noon.

Et bien sûr, il y a un lien avec Cornell (tout a un lien avec Cornell), puisque ces "Centuries of June" donnèrent leur nom à un film en collaboration avec Stan Brakhage, mais ceci est une autre histoire.

Wong Kar-Wai - 2046

Visuellement le film est surtout un raffinement des mécanismes et des maniérismes mis en place progressivement par WKW dans son œuvre, avec quelques perfectionnements supplémentaires notamment dans sa façon de traiter du passage du temps. Mais 2046, c’est la suite parfaite d’un point de vue géométrique, à la fois épanadiplose (elle commence comme elle finit) et anadiplose (elle commence là où In the Mood For Love s’achève) – avec cette histoire de grand secret confié à un arbre – du coup, on retrouve à la fois l’esthétique du précédent, et une autre esthétique de science-fiction qui lui est complètement opposée, surfaces lisses là où celles du Hong-Kong des années 60 sont ultra texturées, décors étouffant sous l’intensité de la lumière quand il nous a habitués à des plongées dans ses clair-obscurs, gadgets inutiles comme les oreillettes Bluetooth tenant lieu de futuristes bijoux.

On retrouve la même opposition dans la volonté de tout montrer, y compris les étreintes, de tout expliquer, là où ITMFL se contentait de suggérer, à tel point qu’on sortait en général de la séance en se demandant ce qui s’était vraiment passé entre les protagonistes ; WKW prend son film et le retourne comme un gant, et ça donne 2046 – le plus impressionnant étant qu’il parvient à appliquer le même traitement au scénario, ITMFL se concentrait sur deux êtres entre lesquels se déployait tout l’univers des possibles amoureux, mais laissait au spectateur le choix de remplir les blancs en fonction de son humeur ; 2046 présente une exploration exhaustive (et un peu épuisante) des possibilités, comme si le premier avait posé les questions et que le second déployait l’éventail des réponses (toutes fausses d’ailleurs puisque notre héros, brûlé à vie, se révèle incapable d’aimer de nouveau).

J’ai pourtant l’impression que le vrai 2046 se cache quelque part entre son esthétisme et son scénario-séquelles, il m’évoque irrésistiblement ces objets mystérieux, beaux et tristes que Cornell produisit dans les années 30-50, les fameuses boîtes : à chaque fois, un assemblage d’éléments hétérogènes auquel le cadre ne parvient qu’à donner une cohésion d’apparence, à chaque fois une fascination pour des objets de la vie quotidienne transfigurés par le regard posé sur eux, à chaque fois un sentiment d’insondable tristesse et d’indiscutable beauté difficile à expliquer, en commun une poignée d’obsessions sur le passage du temps et la beauté des femmes (tournant de plus en plus au fétichisme dans le cas de WKW).

Cornell a d'ailleurs (à propos d'un poëme de Mallarmé) une très jolie phrase qui résume parfaitement tout ce qu'est In The Mood For Love et n'est pas 2046 : "She may be there, close to him: raising his eyes he might see her. The silence throbs with every possibility. And to the poet comes the idea of not raising his eyes, of keeping the possibilities intact and going away with the memory of that moment."